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La fin.
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Bien que l'on ne put prévoir quand la guerre finirait, nous savions
bien qu'elle ne durerait pas toujours, aussi, tout en fabriquant des munitions,
nous cherchions comment, en dehors de l'auto qui resterait notre industrie
de base, utiliser cet outillage spécialisé si simple et
si productif que nous avions imaginé. Il n'était pas universel
et n'était utilisable que pour de grandes productions. Mais il
ne nécessitait pas les dépenses comparables à celles
requises pour acheter des machines universelles qui ne pouvaient être
utilisées qu'avec des ouvriers spécialistes très
rares et très coûteux, tandis que quelques minutes d'apprentissage
suffisaient pour qu'une femme inexpérimentée puisse conduire
nos machines. Enfin, logiquement, sur un tour à tourelle hexagonale,
par exemple, il n'y a qu'un outil qui travaille et cinq qui ne font rien.
Cela nécessite donc pour la même production, six fois plus
d'outils qu'il n'est nécessaire.
Dans cet esprit, nous avions imaginé et construit un téléphone
privé automatique qui marchait très bien; nous avions fait
aussi des serrures à combinaisons genre YALE, mais avec billes.
Mais le 11 novembre 1918, quand l'armistice arrive, il nous surprit
et tandis que ni les téléphones ni les serrures n'étaient
prêts à fabriquer en grande série ni commercialement
lancés, nous fûmes inondés de commandes d'autos pour
lesquelles tous nos dessins étaient prêts. Aussi dûmes-nous
nous débarrasser en vitesse de toutes nos machines à munitions
pour pouvoir installer les machines destinées à la construction
des autos.
Nous avions en France commencé la guerre avec les trains des
équipages à chevaux que l'on appelait les "tringlots".
Mais ce furent les taxis de Paris qui avaient permis à GALLIENI
d'arrêter la ruée des Allemands sur Paris et ensuite de gagner
la victoire de la Marne. Et le commandement s'était vite rendu
compte des services que pouvaient rendre les autos. Aussi, en plus des
autos qu'il commanda aux constructeurs de Paris et de Lyon, avait-il réquisitionné
toutes les autos particulières; ce qui fait qu'à l'armistice,
plus personne n'avait d'autos. Mais de plus, des quantités de soldats
avaient appris à les conduire et à les entretenir, et savaient
les services qu'elles pouvaient rendre. Aussi fut-ce sans peine que nous
pûmes enregistrer des commandes pour mille voitures, programme que
nous avions fait pour notre première année de fabrication.
Bien entendu, pendant la guerre, nous avions préparé tous
les dessins de la future voiture que nous sortirions dès la paix
revenue (et tous nos confrères en avaient fait autant); ce qui
nous permis de passer immédiatement toutes nos commandes fermes,
d'établir nos prix de revient et de fixer nos prix de ventes. Pour
ne citer que deux exemples, nous avions commandé nos mille essieux
avant à 520 francs la pièce; et tous nos moulages aluminium
à raison de 6,25 francs le kilo.
Après nous être ainsi couverts, et nous basant sur ces
prix, nous avons fixé le prix de vente de nos châssis, sans
carrosserie ni phares à 25 000 francs le châssis.
Et nous nous sommes hâtés de réinstaller nos machines-outils
et d'en acheter de nouvelles, de fabriquer des montages et leur outillage
et de réorganiser tout notre atelier. Mais nous nous étions
trop hâtés car, quand nous fûmes prêts, rien
de ce que nous avions commandé n'arrivait. Les fournisseurs ne
livraient ni à nous ni à nos confrères. Que se passait-il
?
C'était une question de charbon. Lorsque les Allemands avaient
décidé la retraite, avant de partir, ils avaient inondé
les mines du Nord de la France, notamment celles de Lens et de Courrières
et avaient fait beaucoup de destructions dans les installations des autres
mines, ce qui fait que nous n'avions presque plus de charbon en France
et les Charbonnages reculaient devant les dizaines de millions à
dépenser pour remettre les mines en état. Pour faire face
à cette situation, le gouvernement décida de faire ces dépenses
en les récupérant sur le prix du charbon dont il prit le
monopole. Son prix passa de 150 francs la tonne à 300 francs si
mes souvenirs sont exacts.
Alors, nos fournisseurs nous avisèrent qu'à cause de cette
hausse inattendue, ils ne pourraient nous livrer qu'à la condition
que les prix de nos marchés soient relevés en conséquence.
Comme tous les constructeurs étaient touchés par ces demandes,
pour décider d'une action commune, nous nous sommes réunis
à Paris à notre Chambre Syndicale des Constructeurs d'Automobiles.
Parmi nous, il y en avait qui jugeaient que les prix des marchés
devaient être respectés et que nous devions nous adresser
aux tribunaux. Mais Louis RENAULT était d'un autre avis et c'est
lui qui prévalut. Voici ce qu'il disait: "Pensez d'abord aux
conséquences! Si nous faisons des procès, nous arrêtons
nos usines pendant un an ou dix-huit mois. Or, pendant ce temps, les Américains
n'ont jamais cessé de fabriquer des autos. Tous nos acheteurs à
qui nous ne livrerons pas achèteront des Cadillac et des Packard;
et quand nous sortirons des procès avec nos fournisseurs, nos acheteurs
nous demanderont le remboursement de leurs arrhes et comme ils seront
pourvus, nous serons définitivement ruinés. Considérez
d'ailleurs que les majorations de prix qui nous sont imposées sont
justifiées puisque nos fournisseurs sont obligés de subir
le 'fait du prince' en payant le charbon plus cher qu'ils n'avaient prévu.
Voyez la ville de Bordeaux qui vient de perdre le procès qu'elle
avait intenté à la Cie du Gaz, laquelle, après s'être
engagée à fournir le gaz à 50 centimes le m3 a exigé
le double, ce qui a été reconnu raisonnable. Donc, supportons
les hausses qui ne nous ruineront pas comme le feraient des procès,
car, à notre tour, quand nous serons prêts à livrer
nos voitures, nous aussi nous aurons le droit de majorer les prix auxquels
nous avons vendu, et pour les mêmes raisons."
Et il fut décidé en conséquence de supporter les
hausses. Nous en avons immédiatement avisé les fournisseurs
en les pressant de commencer à nous livrer
Et nous avions si confiance dans l'avenir que MERY, mon père et
moi, avons acheté nombre d'actions de notre société
à 900 francs l'action de 500 francs qui nous furent offertes par
quelques actionnaires de notre société, mal impressionnés
par ces retards et ces contestations.
Nous pensions que nos fournisseurs reconnaissant que nous ayons cédé
à leurs demandes nous récompenseraient en nous livrant rapidement.
Hélas ! ils comprirent que nous étions dans leurs mains
et au lieu d'être livrés nous fûmes l'objet de demandes
d'augmentation successives. Les constructeurs finirent par se révolter
et les fournisseurs ne se décidèrent à livrer que
lorsque les constructeurs menacèrent de demander aux tribunaux
la nomination d'experts chargés de juger la répercussion
réelle de l'augmentation du prix du charbon sur les prix de revient
de nos commandes.
Voici les prix qui nous étaient demandés pour les exemples
que nous avons cités : 1250 francs l'essieu avant au lieu de 520
francs ; 16,50 francs le kilo d'aluminium fondu au lieu de 6,25 francs.
C'était certainement exagéré et une expertise aurait
prouvé que la hausse du prix du charbon ne justifiait pas ces majorations,
mais elle eut entraîné encore un retard de plusieurs mois
pour que nous obtenions nos livraisons, et dans l'espoir de pouvoir majorer
nos prix de vente de 50% afin de ne pas perdre trop au lieu de gagner,
nous acceptâmes ces prix.
Nous comptions que plus tard, nous reviendrions à des prix raisonnables
et nous avions un bel avenir devant nous avec tous ces soldats qui venaient
d'apprendre ce qu'était l'auto.
Mais au milieu de 1920, ceux de nos confrères qui étaient
enfin prêts à livrer, voulurent conformément à
nos espoirs, exiger de leur acheteurs de voitures, les augmentations que
nous comptions obtenir suivant le raisonnement de RENAULT. Hélas
! les juges consulaires étaient à peu près tous des
acheteurs d'auto (d'après RENAULT, il y en avait plus de 85 %)
et tandis que nous avions estimé que nous devions en toute équité,
subir les majorations demandées par nos fournisseurs, les tribunaux,
contrairement à ce qu'ils avaient jugé au sujet du gaz de
Bordeaux, estimèrent que nous devions respecter nos engagements
et livrer nos voitures sans majorer les prix de nos contrats.
Le résultat fut que tous les constructeurs cessèrent leurs
paiements: BERLIET, de DION, ROCHET SCHNEIDER, et si RENAULT n'en fit
pas autant, c'est qu'il avait déjà une fortune suffisante
pour étaler la perte qu'on disait être de cinq cents millions
que lui coûtait cette différence.
Pour nous cela entraînait une perte de seize millions et devant
les exigences des banquiers, je dus aller déposer notre bilan le
24 décembre 1920. Belle bûche de Noël !
Triste fin d'une belle existence. L'affaire fut relevée, mais
étranglée par des hommes d'affaires pour finir comme la
plupart des petits constructeurs.
En effet le stade artisanal est maintenant dépassé. Pour
pouvoir construire aux prix très bas actuels, il faut produire
plusieurs centaines de voitures par jour, ce qui nécessite des
capitaux de plusieurs milliards pour chaque affaire. Nous n'avons plus
en France que quatre groupes assez puissants pour subsister et exploiter
ou soutenir quelques parques: RENAULT, CITROEN-PANHARD, PEUGEOT et SIMCA-FORD.
Et quand je pense à la triste fin de mes amis Louis RENAULT et
André CITROEN, je pense au dicton: "Pour vivre heureux, vivons
cachés".
Léon TURCAT
1955
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