Introduction
Le départ
La Lorraine
Le salon
La guerre
La fin


 

La guerre de 1914.

La société LORRAINE avait cessé la construction des autos pour se consacrer à la fabrication de moteurs d'aviation, et nous avions quitté Paris, MERY et moi pour retourner à Marseille. Quelque temps auparavant, nous avions pris une commande d'un gouvernement étranger, pour des camionnettes. La mobilisation générale nous pris presque tous nos ouvriers, l'essentiel en tous cas. MERY et moi qui étions réformés, n'étant pas appelés immédiatement. En bref, nous ne pouvions plus continuer à travailler sans personnel.
Sur ces entrefaites, nous reçûmes la visite de CLEMENTEL, l'un des ministre du gouvernement de Salut Public qui venait d'être constitué à la suite des désastres de Charleroi. Ce gouvernement ne comportait que quatre ou cinq ministres et était présidé par CLEMENCEAU qui avait dit: "Je fais la guerre".
CLEMENTEL nous connaissait bien comme tous les constructeurs d'autos car il avait été le directeur des établissements BERGOUGNAN, fabricants de pneus. Il nous avait dit la situation après la victoire de la Marne. Nous avions tiré 100 000 coups de canon mais nos caissons étaient vides, et heureusement il en était de même chez les Allemands. Il fallait, à tout prix, réapprovisionner les caissons en grande urgence, et il comptait sur l'industrie automobile. Il avait vu RENAULT et savait pouvoir compter sur lui; CITROEN avait obtenu un prêt de quinze millions garanti par le gouvernement russe et allait construire une usine pour faire des obus pour les Russes et pour la France. Il venait de voir les industriels lyonnais, et venait nous voir, persuadé que nous voudrions aider à la victoire. Il nous remis les plans des pièces à construire qui étaient des fusées pour garnir les obus qu'allaient farce RENAULT et CITROEN.
C'était le travail de décolleteur que nous n'avions jamais fait, ayant toujours commandé au dehors nos boulons et notre décolletage. Nous ne possédions pas les tours automatiques pour faire ce travail. De plus, nous n'avions plus de trésorerie. Tout ce que nous avions était immobilisé par les approvisionnements que nous avions faits pour notre série de camionnettes qui n'était pas terminée. La difficulté de trésorerie fut résolue immédiatement par un ordre qu'il donna à la Banque de France de nous faire ouvrir par notre banque un crédit de plusieurs millions. Et il ne voulut rien savoir des difficultés que nous lui décrivions; il nous faisait confiance et était certain que nous ne le décevrions pas. Il me demanda de m'entendre avec RENAULT et avec CITROEN pour que le ministère de l'Armement puisse équiper ses obus.
Je partis pour Paris et une tournée rapide chez tous les marchands de machines-outils me convainquit qu'il n'y avait plus en France un seul tour à décolleter à vendre, tout ayant été acheté et en cours d'installation en grande partie par 1e fils d'un puissant assureur.
Il fallait trouver autre chose.
Je revins à Marseille trouver MERY et lui soumis l'idée de diviser les diverses opérations d'usinage et de construire nous-même de petites machines très simplifiées qui ne pourraient d'ailleurs servir qu'à la seule opération prévue. Il fit, naturellement, quelques objections notamment qu'il nous faudrait du temps pour construire ces machines, et aussi que ce n'était réalisable que pour de très grandes quantités. Mais je fus assez heureux pour le convaincre, et nous nous mîmes à dessiner immédiatement notre projet de machine extra-simplifiée. Le projet nous paraissant réalisable, nous demandâmes immédiatement le retour de cinq des hommes que la mobilisation nous avait enlevés et avec les quelques réformés qui nous restaient, nous nous mîmes à l'ouvrage.
Dans nos approvisionnements pour les camionnettes, nous avions des roulements à billes et des tubes, ceux-ci tant pour les directions que pour les transmissions et échappements. Un bout de tube avec deux roulements montés dans un socle extra-simple que nous fîmes fondre, nous donnait un petit touret. Un mandrin automatique avec un ressort à boudin de soupapes d'échappement complétait l'appareil. Dès que tout fut décidé j'allai à l'Artillerie navale .à Toulon qui était chargée de la fabrication des projectiles et on nous donna une commande de 10 000 fusées pour les projectiles français et autant pour les russes qu'allait faire CITROEN.
Nous nous sommes équipés pour fabriquer les plus grosses pièces et je partis ensuite pour la Haute-Savoie, le Doubs et la Suisse pour me faire fournir par les horlogers de ces régions les pièces les plus petites que nous avions à fournir. C'est là, au cours de ce voyage, que, ayant dans ma valise les plans de fusée sur lesquels était la mention "secret" et "confidentiel", je fus arrêté à Bellegarde. Sur ma demande on télégraphia à Paris au ministère de l'Armement qui me fit relâcher et je pus prendre le train suivant et placer toutes mes commandes.
A mon retour à Marseille, les tourets étaient en bonne voie, mais tant que tout l'outillage ne serait pas terminé, nous ne pouvions rien livrer. Enfin, quand ce fut prêt, nous embauchâmes quelques femmes. Nos prévisions se réalisaient; il ne leur fallait que quelques minutes d'apprentissage pour savoir faire leur travail. Devant chaque femme qui actionnait un touret il y en avait une autre qui ramassait la pièce venant d'être faite et la posait sur un socle avec une aiguille amplificatrice de façon à vérifier l'exactitude des cotes. L'opération ne durant que quelques secondes, la vérificatrice était aussi occupée que l'ouvrière; après vérification elle plaçait la pièce terminée sur une planchette perforée avec cinquante trous, et quand la planchette était remplie, elle la passait à l'ouvrière de l'opération suivante. Lorsque la vérificatrice s'apercevait que les pièces étaient à la limite des cotes, elle appelait un outilleur. Ces hommes mobilisés étaient des inaptes qui nous étaient donnés par l'armée et qui n'avaient aucune compétence comme outilleur. Il y avait un boulanger, un fabricant de meubles, mais tous étaient capables de se servir d'une clé anglaise et de remplacer l'outil du touret qui commençait à s'user, par un outil bien affûté qui était fourni par l'atelier de l'outillage où des annamites, pourvus de montages appropriés, affûtaient les outils. Ce qui fait qu'avec quatre hommes qui avaient préparé tout le système et qui surveillaient cinq cents ignorants, nous faisions travailler mille ouvrières contrôlées par mille vérificatrices. Au début, nous n'avions pas un personnel aussi nombreux. Mais néanmoins, quand notre premier assortiment de tourets fut prêt, les 10 000 premières fusées furent rapidement exécutées et livrées.
Toutefois quand j'allai à l'Artillerie navale offrir de prendre une commande de 20 000 par jour, alors que je n'avais pas encore livré les 10 000 premières, le directeur consulta l'officier qui nous contrôlait pour savoir si nous étions sérieux. Tout d'abord, les 20 000 par jour ne furent pas dépassées. Mais petit à petit, la production augmenta.
Ces fusées avaient en un certain point 32 mm de diamètre, mais le reste n'avait que beaucoup moins, ce qui fait qu'il y avait un déchet formidable; nous retournions des tonnes de limaille de laiton. Lorsqu'un Jour je. m'aperçus que les robinets et bien d'autres objets étaient en laiton moulé. Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? J'achetai un balancier, fis faire une matrice et envoyai à l'Artillerie navale quelques douzaines de fusées matricées pour les leur soumettre. Les essais furent favorables, et non seulement nous fîmes autorisés à adopter cette nouvelle méthode, mais les autres fabricants en France furent invités à en faire autant et nous firmes réaliser à l'Etat une économie considérable, en nous contentant de laiton de 15 mm au lieu de 32 et en réduisant les déchets de plus de 80 % car les pièces étaient presque terminées.
Et après quelques semaines de mise au point, nous arrivions à livrer 50 000 par jour. Chaque soir la Cie des Tramways envoyait deux voitures plates-formes à la porte de notre usine, et dès qu'elles étaient chargées, elles étaient transportées à la gare du Prado.
Feuille de payeComme je l'ai dit plus haut, notre personnel était monté à 2 500 personnes. A cet échelon-là, tout prenait de grandes proportions. Avec cette fabrication à la chaîne, si une seule ouvrière s'absentait ou ralentissait son travail, la chaîne s'arrêtait ou ralentissait. Nous ne devions pas provoquer de distractions. Or la distribution des feuilles de paie pendant le travail en provoquait. De plus, la paie de tant de personnes prenait beaucoup de temps et les derniers payés rentraient très tard chez eux, ce qui les mécontentait. Inspirés par CITROEN, voici comment fut organisée la paie: chaque ouvrière reçut avant la paie une fiche portant une somme ronde: 300, 350, 400 sans détails. Puis, à l'heure de la paie, il y avait un grand nombre de guichets dans lesquels les caissiers donnaient à chaque ouvrière qui passait, sur présentation de sa fiche, toujours la même somme. Il y avait donc le guichet des 300 francs, celui des 350 et ainsi de suite, et donnait en même temps la feuille de paie détaillée sous enveloppe mais qui n'était pas examinée devant le caissier et était emportée à la maison où l'ouvrière pouvait l'examiner tout à loisir. La somme qui venait d'être touchée était supérieure au total dû à l'ouvrier et l'excédent était reporté sur la feuille de la quinzaine suivante. Mais l'on conçoit aisément que le passage à un guichet où l'on remet à tous les passants la même somme ne prend pas beaucoup de temps, et grâce à cet ingénieux système, en quelques minutes, la paie était terminée, à la grande satisfaction de tous.

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