SOUVENIRS DE PIONNIERS
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Un peu d'histoire - Ce que l'on pensait, il y a 60 ans, de l'avenir
de l'Automobile.
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En 1893, on ne connaissait guère comme voiture "sans chevaux"
que la voiture de BENZ et celle d'Amédée BOLLEE. Elles étaient
actionnées par des moteurs à essence horizontaux monocylindriques
qui tournaient à 180 t/min. et qui, à cause de cela, secouaient
fort désagréablement le conducteur. Ces voitures ne comportaient
que deux vitesses avec transmission par courroies. Et sans parler de la
voiture de CUGNOT, il y avait aussi le tricycle à vapeur de DION,
BOUTON et TREPARDOUX. Mais la peine d'alimenter le foyer et l'encombrement
de la chaudière étaient des obstacles à l'utilisation
pratique de ces véhicules qui restaient des curiosités.
Lorsque, à cette époque, Gottlieb DAIMLER eut l'idée
de construire un moteur à grande vitesse, 800t/m., ce fut une idée
de génie. Cela avait l'avantage de la considérable réduction
de poids du moteur et la suppression du tangage des passagers. Il construisit
donc un moteur à 2 cylindres verticaux en V qui fut un progrès
immense, mais sa voiture était encore une transmission par courroies.
Deux constructeurs en France; PANHARD & LEVASSOR à Paris
et Armand PEUGEOT à Audincourt, comprirent la valeur de l'idée
de DAIMLER et lui achetèrent des moteurs ainsi que la licence de
construction en France, et commencèrent à construire des
voitures. Elles avaient l'avantage sur celles de DAIMLER de ne plus avoir
de courroies et que leur transmission soit au moyen d'embrayages à
friction et de changements de vitesses par engrenages, ce qui permettait
d'avoir quatre vitesses.
En 1895, un journal de Paris eut la bonne idée d'organiser une
course de voitures "sans chevaux" Paris-Bordeaux-Paris qui fit
connaître au grand public l'existence de ces véhicules, et
fut l'occasion d'un triomphe pour Emile LEVASSOR, le constructeur de la
voiture gagnante.
Le jeune Automobile-Club de France qui venait d'être fondé
par le baron van ZUYLEN, le Marquis de DION et Paul MEYAN, fondateur et
rédacteur en chef de la France Automobile, première revue
de l'Auto, offrit au vainqueur un grand banquet. LEVASSOR était
à la droite du Président et avait à sa droite Paul
MEYAN dont je tiens l'anecdote.
Il est facile d'imaginer les toasts qui accompagnèrent le champagne,
les félicitations et honneurs au vainqueur. Naturellement il y
eut aussi des récits sur la course et les concurrents et DESGRANGE
qui était le rédacteur en chef du quotidien LE VELD (dont
le nom venait d'être transformé en celui de L'AUTO-VELO et
devint plus tard L'AUTO), révéla une confidence qui lui
avait été faite par DELAHAYE, l'un des concurrents. Il lui
avait avoué que sa voiture faisait du 40 à l'heure. "Évidemment,
ajouta DESGRANGE, il ne sera jamais possible d'utiliser sur les routes
de façon pratique des vitesses aussi dangereuses" et il ajouta
quelques mots pour tranquilliser les autorités de police qui assistaient
au banquet.
Alors un convive se leva et dit: "Vous trouvez que 40 à
l'heure c'est trop rapide. Et bien moi, je bois au CENT à l'heure".
Et son toast fut couvert d'éclats de rire et d'applaudissements
ironiques, tandis que le héros de la fête, LEVASSOR, se penchait
vers MEYAN et lui disait: "N'est-ce pas curieux que dans les banquets
il y ait toujours quelqu'un pour dire des âneries".
LEVASSOR lui-même n'imaginait pas l'avenir de l'auto et il n'y
avait pas que lui comme je vais vous le dire.
Je ne puis mentionner le nom d'Emile LEVASSOR sans dire qu'il fut en
fait le créateur réel de l'auto telle que nous la concevons,
c'est à dire avec tous les organes que l'on y trouve encore aujourd'hui.
C'est à lui que nous devons l'embrayage à friction, le changement
de vitesses par engrenages, la direction avec volant incliné.
La course Paris-Bordeaux-Paris dont je viens de parler fut gagnée
par lui en 48 heures 47 minutes, soit à la moyenne vertigineuse
de 24 kilomètres à l'heure (NDLR : En fait, il ne fut pas réellement le vainqueur. Il fut certes le premier à arriver, et le plus rapide donc, mais sa voiture n'était pas conforme au règlement. En effet, le règlement exigeait une voiture à quatre places et celle d'Emile Levassor était une biplace. Il fut autorisé à participer à la course, mais hors classement).
A la suite de cette course, mon beau-frère, Alphonse MERY, était
allé à Paris et avait acheté chez PANHARD & LEVASSOR
la réplique de la voiture victorieuse. Ce fut la première
auto qui vint à Marseille avec celle d'un monsieur SILVAN. Et avec
leurs roues cerclées de fer, elles faisaient un tel bruit quand
nous circulions en ville, que tout le monde s'arrêtait pour nous
voir passer. Elle avait à l'avant un moteur DAIMLER de 3 ch 3/4
à 2 cylindres verticaux en V et l'allumage se faisait par tubes
de platine chauffés (ce qui explique le nom de "chauffeurs"
dont on baptisait les premiers automobilistes) au rouge par des brûleurs
à essence (NDLR : cette explication du terme "chauffeur" est la version d'un pétroliste, car les vaporistes préfèrent faire le rapprochement avec celui qui alimentait en charbon la chaudière des premières automobiles à vapeur pour lesquelles il fallait un conducteur et un chauffeur). Il y avait 4 vitesses dont la quatrième pouvait
atteindre 23 à l'heure et qu'il était recommandé
de n'utiliser qu'avec la plus grande prudence et sur des portions de routes
entièrement libres. Il est vrai que la direction à "queue
de vache" nécessitait une grande attention par son extrême
réversibilité et la recommandation n'avait rien de superflu.
Le refroidissement laissait fort à désirer et après
une centaine de kilomètres il fallait s'arrêter et démonter
en pleine route les tuyautages du moteur pour pouvoir roder les soupapes
d'échappement; ce qui prenait plus d'une heure.
Aussi, lorsque MEYER, l'agent des cycles PEUGEOT à Marseille,
nous apprit que son oncle Armand PEUGEOT allait sortir une auto avec soupapes
très accessibles, avec une direction commandée par un guidon
genre guidon de vélo au lieu de la queue de vache, et des roues
montées sur les pneus que Michelin venait de lancer, MERY, trop
occupé pour faire le voyage, me chargea d'aller à Audincourt
voir ce qu'il en était, et si la voiture répondait bien
à ce que l'on nous avait dit, commander immédiatement une
voiture. Et c'est ainsi que je. débarquais un jour vers 16 heures
à Audincourt, petite ville du Doubs. On m'indiqua facilement les
usines PEUGEOT et je demandais l'atelier des autos.
Il était dans un coin de vastes usines où l'on fabriquait
des vélos et tout l'outillage spécialisé de la Maison.
Le bureau de monsieur Armand PEUGEOT était lui même dans
un petit coin de l'atelier et meublé fort modestement.
Je me présentais comme acheteur éventuel, et comme j'étais
désireux d'examiner à fond la voiture, je comptais passer
la nuit ici, et je priais monsieur PEUGEOT de vouloir bien m'indiquer
l'auberge la plus confortable de la localité pour que je puisse
y retenir une chambre et y porter ma valise. Monsieur PEUGEOT me dit qu'il
ne répondait pas du confort de l'auberge et me demanda fort aimablement
de lui faire le plaisir d'accepter de venir chez lui passer la soirée
et la nuit. Après échange de politesses, je finis par accepter
et il fit prévenir madame PEUGEOT de mon arrivée-surprise.
Après quoi il me conduisit dans l'atelier où il construisait
les voitures avec moteur DAIMLER et me montra en montage la future voiture,
objet de ma visite. Elle répondait tout à fait à
la description qui nous avait été faite, aussi je confirmai
immédiatement la commande et je restai pour admirer les détails
jusqu'à l'heure de fermeture des ateliers. Après quoi j'accompagnai
monsieur PEUGEOT chez lui.
Madame Armand PEUGEOT me fit le plus aimable accueil. Je m'excusai d'avoir
accepté aussi volontiers l'invitation de son mari. Mais, en grande
dame qu'elle était, elle me mit à mon aise; elle prétendit
qu'ils ne recevaient pas beaucoup de visites et apaisa mes scrupules en
disant que ma visite était une distraction et un plaisir. A table,
nous étions tous trois seuls autour de la lampe. La conversation
roula d'abord naturellement sur la voiture que je venais de voir et sur
l'auto en général; puis dans cette ambiance intime, nous
en vînmes, petit à petit, aux confidences. Monsieur PEUGEOT
me demanda ce que je faisais et ce que faisait MERY, puis il me dit les
débuts de son grand'père fabricant de ressorts de pendules
et de réveils, industrie du pays, et qui eurent un "boom"
quand les crinolines vinrent à la mode. Chaque crinoline nécessitait,
en effet, des longueurs considérables de ressorts, et ce fut la
naissance de leur prospérité. Nous parlions comme d'anciens
amis.
Alors, madame PEUGEOT, dans cette atmosphère d'amitié
et de confiance, se tourna vers moi et me demanda si c'était bien
sage d'abandonner cette affaire solide et sûre, de fabrication d'outillage
et d'articles de ménage et maintenant de cycles, pour se lancer
uniquement dans l'auto. Son mari était le seul des associés
de cette affaire familiale qui croyait à l'auto; les autres voulaient
abandonner, et il venait de céder sa part dans l'affaire de ses
frères pour mettre, selon la formule américaine, tous ses
ufs dans le même panier, celui de l'auto; et elle me demandait
ce que je pensais de cette grave décision. N'était-ce pas
un gros risque? Est-ce que l'auto n'était pas seulement un jouet
pour grandes personnes qui s'amusaient à se faire traîner
par une machine, et encore, quand la machine voulait bien marcher ? Serait-ce
jamais pratique? Et avec les pannes inévitables chez toute mécanique,
ne serait-ce pas toujours un jouet pour sportifs? Et abandonner la sécurité
donnée par les usines de la famille, n'était-ce prendre
un rêve pour la réalité et pour tout dire, une imprudence ?
Je lui répondis que nous avions, il est vrai, encore à
remédier à bien des petits défauts, mais ce n'était
qu'une question de peu de temps pour que cette mise au point soit faite.
Et puisque nous parlions à cur ouvert, je dis que j'avais
si confiance dans l'avenir de l'auto que mon rêve était de
construire, moi aussi, des autos si j'en avais jamais la possibilité.
J'étais persuadé que lorsque nous aurions remédié
aux inconvénients actuels, l'auto deviendrait un outil de première
nécessité et créerait une révolution semblable
à celle que venait de créer la vapeur.
Elle dit alors que mon enthousiasme la rassurait un peu, mais qu'elle
entrevoyait un autre danger: celui de la saturation. Quand tous les acheteurs
possibles seraient pourvus d'autos, que ferait-on de la production future?
Elle ne trouverait plus d'acheteurs.
Armand PEUGEOT qui m'avait écouté avec plaisir lorsque
je disais ma confiance en l'avenir, prit alors la parole et nous dit:
"Chaque ménage achète un moulin à café
et n'en achète jamais un second. Depuis que nous sommes mariés,
nous nous servons toujours du même. Et pourtant mes beaux-frères
JAPY n'ont jamais ralenti leur fabrication de mille moulins à café
par semaine, et nos usines, de leur côté, en font autant.
Je présume donc qu'il en sera de même pour l'auto; il y aura
l'usure, les remplacements et chaque année les couches de nouveaux
acheteurs. Cela ne me cause aucun souci." Et il me souhaita aimablement
de pouvoir réaliser le rêve que je venais d'exprimer de pouvoir
devenir plus tard l'un de ses confrères.
A la suite de cette visite, nous sommes restés très bons
amis comme je le dirai tout à l'heure et il vint me voir à
Marseille quelques mois plus tard.
Et voici ma troisième anecdote.
Lorsque, comme je vais le raconter, je fus devenu à mon tour
constructeur et que notre atelier de Marseille eut commencé à
fonctionner, mon père eut l'idée d'inviter à son
inauguration ses collègues de la Chambre de Commerce de Marseille.
Le jour de la réception, je vis arriver une quinzaine de messieurs.
Et parmi eux, le plus compétent en matière de construction
mécanique était monsieur STAFFER, de la maison STAFFER &
DUCLOS, grands constructeurs réputés de servomoteurs à
vapeur pour actionner les gouvernails des navires. Et il prit la direction
du groupe à qui je faisais les honneurs de la visite.
Il y avait bien des choses nouvelles dont j'étais fier mais qui
paraissaient un peu aventureuses à mes visiteurs: à cette
époque, il n'y avait pas de centrale électrique et chaque
atelier devait produire lui-même son énergie. Et l'or. avait
toujours une machine à vapeur. Au lieu de cela, j'avais un moteur
à gaz où je brûlais des lignites. Ce moteur actionnait
un arbre de transmission général sur lequel les poulies,
contrairement à la tradition, n'étaient pas clavetées.
J'avais adopté le système américain de poulies en
bois en deux pièces que l'on pouvait facilement déplacer
si l'on voulait changer les machines de place. II y avait une dynamo pour
l'éclairage électrique des ateliers, et pendant l'arrêt
du moteur il y avait une batterie d'accus. Mais celle-ci, au lieu de la
forme classique de bacs rectangulaires, ressemblait à une pile
d'assiettes en plomb beaucoup moins encombrante, et qui n'avait jamais
de courts-circuits puisque la matière active qui pouvait accidentellement
se détacher, restait au fond de chaque assiette. Il y avait bien
d'autres nouveautés, mais le "clou" de la visite était
une machine à tailler automatiquement les engrenages. Les machines
automatiques semblent intelligentes avec tous leurs mouvements multiples
et elles intéressent même les profanes. Aussi tout le groupe
des visiteurs nous entourait quand STAFFER me dit:
"Votre machine à fraiser (car ce n'est qu'une machine à
fraiser, n'est-ce pas) est très intéressante, mais elle
n'est pas universelle. Elle semble ne pouvoir faire que des engrenages.
Et je ne vois pas à quoi vous pourrez l'utiliser quand vous aurez
fini de tailler ceux que vous avez actuellement.
- Mais... j'en taillerai d'autres car il y en a tant dans une auto.
- Oui, j'entends, mais vous ne pourrez pas toujours fabriquer que des
autos. Le nombre des acheteurs possible est forcément très
limité. Et avec les noms que vous venez de nous citer de vos commandes,
en y ajoutant les membres de votre famille, vous me paraissez avoir fourni
toute la clientèle possible. Et après ?
- Après, répondis-je, maïs il en viendra d'autres.
Il en viendra toujours, cela ne s'arrêtera plus. Et un jour viendra
où l'on ne verra plus un seul cheval sur les routes ou dans les
rues. Il n'y aura plus que des autos."
En voyant ma ferveur, il me regarda ironiquement, et comprenant qu'il
ne me convaincrait pas, il me tapa amicalement sur l'épaule en
disant: "Allons, allons ! N'insistons pas ! Allons boire une coupe
de champagne à la réalisation de vos rêves !"
Et il traduisait là l'opinion presque unanime des assistants qui
me considéraient comme illuminé.
Et voilà ce que, à quelques exceptions près, tout
le monde pensait à cette époque-là de l'avenir de
l'auto qui a, cependant, si profondément modifié le monde
par l'accélération du rythme de la vie et par la réduction
des distances.
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